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Avant l'Ombre – Prologue

Seattle, Etat de Washington, Etats-Unis, avril 2010

Son regard se brouille, la nausée s’ajoute à la douleur. Elle se penche et, prise de haut-le-cœur, vomit sur le sol jonché de déchets, bouteilles vides et mouchoirs en papier.
Tremblante, elle se lève, récupère son sac resté au sol et se dirige vers la porte de la chambre, qu’elle atteint à bout de souffle.

Les bruits assourdissants de la fête lui parviennent comme à travers du coton.
Ils rient, s’embrassent, s’enivrent, quand la douleur lui étreint le cœur. Dans le couloir, elle rase le mur pour redescendre. Elle a si mal qu’elle a envie de hurler, mais ses poumons en feu l’en empêchent. A travers le brouillard qui commence à lui obstruer la vue, elle s’efforce de chercher une tête connue, quelqu’un susceptible de l’aider, mais elle ne voit ni Aaron, ni même Elizabeth.

Elle a besoin de respirer.

Elle titube jusqu’à la porte d’entrée demeurée entrouverte. A l’extérieur, l’odeur âcre des fumées de cigarettes la prend à la gorge et humidifie ses yeux. Elle tousse violemment, elle doit s’éloigner car déjà, sa cage thoracique se contracte, mais à mesure que l’air pur de la cité émeraude remplit ses poumons, elle se sent un peu mieux.

Inspirer, expirer. Recommencer.
La brise fraîche couvre sa peau de chair de poule et l’apaise. Elle marque une pause, s’appuie sur le muret qui entoure le jardin pour ne pas tomber. Personne ne fait attention à elle. Son cœur douloureux continue d’envoyer des salves de flammes dans sa poitrine, jamais elles n’ont été aussi fortes. De nouveau, elle suffoque.

Comment a-t-elle pu perdre le contrôle à ce point ?

Elle se dirige vers le parking improvisé à sa droite et part en quête de sa voiture. Le mal s’intensifie à chaque pas, elle caresse l’idée d’appeler sa mère pour la prévenir, mais renonce. Elle lui a assuré quelques heures plus tôt que tout se passerait bien pour sa première soirée, il n’est pas question de se faire mentir. Elle se racle la gorge et aperçoit une silhouette appuyée sur le capot d’une voiture. Elle s’approche, sa vision devient plus nette, elle reconnaît la longue chevelure blonde.
— Lizzie ?

La concernée embrasse un jeune homme à pleine bouche et ne semble pas entendre la voix faible de son amie. Les jambes flageolantes, la jeune malade réitère son appel, que la blonde finit par entendre.
— Cris ? ça ne va pas ?
— Tu peux me ramener… S’il te plaît ?

Lizzie et son cavalier, invisible dans l’obscurité, semblent échanger un regard gêné.
— Tu es sûre ?
— Je suis désolée… Je ne me sens pas bien du tout, je ne crois pas être en état de prendre le volant.

La jeune femme blonde semble réfléchir, puis soupire.
— Reste là, je vais chercher mes affaires et je reviens.

Cristale la remercie chaleureusement et la regarde s’éloigner.
Les larmes aux yeux, essoufflée, elle repère sa voiture à quelques mètres et décide d’aller se réfugier dans l’habitacle. Les mains tremblantes, elle s’empresse de mettre la clé sur le contact. La lumière blafarde du plafonnier révèle des marques sur son poignet qu’elle observe un moment avant de comprendre d’où elles viennent. Elle frotte avec rage les rougeurs, désireuse d’effacer les traces du cauchemar qu’elle est en train de vivre, mais ne parvient qu’à accentuer son mal.
Sa vision se trouble encore, elle essuie la sueur qui perle sur son front avec agacement et baisse la température. La nausée revient, mais cette fois-ci, elle comprend avec horreur que Lizzie n’a pas l’intention de revenir. Pas tout de suite.

Elle s’interroge.
Elle a besoin d’un médecin. L’hôpital de Seattle n’est qu’à cinq kilomètres de ce quartier résidentiel, cinq petits kilomètres. Un jeu d’enfant, il suffit de rouler doucement.
La douleur gagne son bras gauche. Il ne faut pas traîner, elle ne peut plus faire demi-tour. Forte de cette décision, elle passe sur le siège conducteur et met le moteur en route. Elle attend encore quelques instants, espoir illusoire que quelqu’un vienne à sa rencontre, puis met le levier de vitesse en position démarrage.

Doucement, la vieille Ford Focus sort du parking et gagne la limite du quartier.
Cinq kilomètres.
Quatre. Trois. Deux.

La pluie qui commence à tomber rétrécit encore la visibilité.
Elle ne peut pas conduire, elle n’en est pas capable, la douleur est trop forte, elle se traite d’idiote. Les lampadaires sont en panne, cette nuit-là, elle l’a remarqué en arrivant, et seuls ses phares éclairent encore la grande avenue qu’elle doit prendre. Elle est à la croisée des chemins : continuer ou chercher de l’aide. Elle ne se sent capable ni de l’un, ni de l’autre.

Elle s’encourage cependant, appuie un peu trop brusquement sur l’accélérateur. Le mal gagne sa mâchoire, elle se sent lasse et n’avise la voiture qui arrive en sens inverse qu’au moment-même où, gagné par le brouillard, son champ de vision passe au noir.

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