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Un jour d'automne

Compartiment C, voiture 193. Edward Hopper. 1938. Collection I.B.M. New-York

Mars 2008, je suis en cours d’expression, un de mes cours préférés car il me permet de laisser libre court à mon imagination et surtout, d’écrire.
Le professeur nous distribue des photocopies en noir et blanc de quatre tableaux d’Edward Hopper. Le but ? Ecrire une page recto-verso sur un tableau parmi les 4. J’ai choisi celui-ci. Bien entendu, une copie très sombre n’en a pas donné la même impression, mais ce texte reste ma fierté car il a été sélectionné et lu avec trois autres écrits devant toute la promo.

Je ne l’ai quasiment pas retouché aujourd’hui, j’ai juste enlevé un ou deux mots qui se répétaient.
Je rappelle que ce texte n’est pas libre de droits. On copie, on crédite.

Bonne lecture ! 🙂

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Le train vient de repartir. Esseulé dans mon compartiment, je pose mon regard sur la fenêtre. Il fait déjà nuit et seul l’éclairage tamisé de la lampe accrochée dans l’angle me permet de ne pas me laisser envahir par mes propres ténèbres.

Faible lueur aux couleurs de l’espoir pour se raccrocher encore à une vie faite de solitude et de déceptions.

La main posée sur mon sac, je remarque à peine qu’un autre voyageur vient s’installer face à moi. Mes doigts caressent presque machinalement le cuir froid, je ne pourrais dire si c’est réellement mon esprit qui les contrôle encore.
Le bruit d’un froissement de feuilles arrache, presque malgré eux, mes yeux du tissu et les force à se poser sur l’autre voyageur. Une jeune femme. Malgré moi, les souvenirs ressurgissent et je dois de nouveau les repousser. J’ai encore trop de douleur enfouie pour la faire ressurgir.

Elle se tient là, silencieuse, les yeux posés sur les pages de son livre. Quelque chose en elle me renvoie à ma propre tristesse. Ses jambes croisées s’agitent nerveusement et je me demande comment elle peut se concentrer sur sa lecture. Sa main droite tourne la page puis s’égare sur son visage, esquissant un geste qui n’a l’air que trop habituel. Essuyant doucement des larmes imaginaires, elle tremble légèrement puis reprend sa place sur le livre. Gestes mécaniques, manifestation d’une douleur aussi forte que la mienne. Sa robe noire et le livret foncé à ses côtés semblent expliquer ce qui peut à ce point la dévaster.

Foutue guerre…

Combien d’hommes périront encore au nom d’une paix qui semblait pourtant acquise d’avance ?

Je la vois relever légèrement la tête, son chapeau ne me permet pas encore de voir ses yeux, que je devine pourtant presque humides en observant la pliure de ses lèvres.
Elle lève totalement la tête et la tourne lentement vers la fenêtre. Fixe-t-elle elle aussi l’horizon sans le voir ? Un horizon que l’on espère plein de promesses et d’espoir mais qui n’apporte que malheur et désolation. Chaque jour un peu plus.

Ma main se pose sur ma jambe disparue et je la vois tourner vers moi son regard triste, du moins autant que le sourire qui le suit. Le train ralentit, me voici arrivé.
Je me penche pour ramasser mes béquilles, je la vois poser son livre pour m’aider. Sa main frôle la mienne, elle sourit à nouveau. Je me contente de lui rendre, prêt à avancer vers cet avenir que je n’espérais pourtant plus.

En quittant le compartiment, j’entends son premier et dernier murmure : « Que Dieu, s’il existe, vous garde ».

Le mouvement de ma tête la remercie, mes yeux lui rendent son désespoir.

Le train s’arrête, je me dirige vers la sortie, son parfum encore en mémoire. Mémoire qui n’oubliera jamais l’inconnue du train.

Mémoire qui n’oubliera jamais ce jour d’automne, où le frémissement d’une main toucha la promesse d’une autre.

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