L’Horlogère

Au centre d’un pays à l’hiver permanent se tient une ville sans âge.
Dans cette ville existe une ruelle si étroite que l’on doit presque la remonter de biais.
Au fond de cette ruelle s’élève une maison qui ne paie pas de mine. Quelqu’un l’a transformée en échoppe, à en juger par l’enseigne qui grince au-dessus de la porte. La peinture écaillée et l’état général du panneau ne permettent plus à quiconque de lire le nom de cet endroit. Mais cela n’a pas d’importance puisque, de mémoire de villageois, personne n’en franchit le seuil.
Dans cette boutique vit une femme. Une grande femme brune, qui ne quitte jamais sa lourde écharpe opaline et ses mitaines de la même couleur. On chuchote que ce blanc immaculé ne peut que provenir des filaments de lune qui le composent, pour briller à ce point.
La femme ne parle à personne, alors personne ne sait ce qu’il en est vraiment.
Tout comme personne ne se souvient de quand elle s’est installée ici. Ils l’ont découverte un matin, et le plus étrange c’est qu’ils ont l’impression qu’elle a toujours vécu là.
Quelques curieux — ou imprudents — se sont massés devant la vitrine, au début. Les plus téméraires en ont même ouvert la porte. Elle est restée à son bureau, la tête penchée sur ce qui ressemblait à une montre à gousset, sans un mot.
On l’appelle l’Horlogère depuis, bien qu’il semblât par la suite qu’elle puisse réparer bien plus que le Temps.
Des étrangers se présentaient parfois dans la ruelle, et même s’ils n’étaient pas natifs du village, ils paraissent toujours connaître parfaitement les lieux.
On murmura de fait que l’Horlogère pratiquait sans doute aussi quelque sorcellerie, et plus personne ne s’en approcha.

L’Horlogère s’appelle Ayah.
Elle ne possède ni famille ni autre nom. Pas ici, en tout cas.
Chaque jour, elle s’attelle à réparer des objets précieux, dont seule une poignée d’initiés connait les attributs. Puis quand la nuit déploie enfin son voile sombre, elle va allumer sa plus grande bougie, la blanche. Elle soulève ensuite le tapis dans l’arrière-boutique, pour découvrir la trappe creusée à même le plancher. Le bois des escaliers craque sous son poids, et à mesure que la flamme vacillante chasse les ombres, un rouet en émerge.
Ayah pose sa bougie sur la table juste à côté, prend l’une de ses immenses bobines, fixe son pied sur la pédale grinçante et commence à tisser.
Ici, dans cet endroit si bien caché que personne à part elle ne peut en trouver l’entrée, Ayah crée. Le fil ordinaire, de prime abord, se met à scintiller, et la roue tourne, tourne, tourne jusqu’à ce qu’il devienne incassable. L’œuvre terminée se détache d’elle-même et quand elle se mêle aux précédentes, à même le sol, elle leur rend leur vivacité. Personne, pas même Ayah, ne connaît à l’avance leur longueur et leur résistance.
Ayah tisse jusqu’à la levée du jour, quand son bras usé cesse de lui-même de bouger. Elle attend dans un silence presque religieux que l’amas de fils s’éteigne, puis elle remonte dans sa boutique, jusqu’au soir suivant.

Un jour où le verglas condamne les habitants à rester chez eux, une autre femme — blonde, celle-ci — s’arrête devant l’échoppe. Elle remarque les rideaux entrouverts du voisinage et les flaques de lumière sur la neige, autour d’elle, sans toutefois y réagir.

Elle pousse la porte et lève la tête, surprise, comme si elle s’attendait au tintement d’un carillon quelconque. Et chose rare, Ayah lève la tête à son tour.
Toujours sans un mot, elle se redresse et laisse l’étrangère venir à elle.
Cette dernière ne quitte pas son long manteau bleu roi qui détonne, au milieu de tout ce blanc. Elle frotte ses mains gantées l’une contre l’autre, le nez plissé, comme incommodé par la poussière.
Ses yeux cérulés s’arrêtent sur la tâche en cours de l’Horlogère, une montre à gousset dont les trois aiguilles, chacune de la même taille, pointent précisément à minuit.

— Pourquoi t’occupes-tu de celui-ci ?

Les joues pâles d’Ayah se colorent, comme une enfant prise en faute.

— Parce que je le dois.

Elles s’affrontent du regard un bon moment, puis l’étrangère soupire.

— Qu’importe, après tout. Où les caches-tu ?

Ayah serre les dents, ça se voit toujours à la mâchoire crispée et au léger mouvement de lèvres, puis elle désigne l’arrière-boutique.

— Je n’ai pas terminé.

— Va me les chercher, s’il te plaît.

La voix devient plus douce, ou plus lasse. Et Ayah s’exécute en soupirant cette fois, avant de remonter chargée d’une grande panière en osier, recouverte d’une pièce de laine.

— Déjà ?

L’autre acquiesce et lui adresse un sourire triste.

— Laisse-moi ici encore un peu, s’il te plaît.

L’étrangère s’attarde devant les étagères croulant sous le poids des bocaux presque ensevelis sous la poussière, sans doute fascinée par les fils lumineux qui s’y meuvent avec lenteur.

— Pourquoi gardes-tu tous ces rêves ?

Ayah baisse la tête car en vérité, elle n’a pas besoin de répondre.

— Ce soir, Ayah. Je suis désolée, le Chaos nous a retrouvées.

Ayah ne dit rien, et l’autre s’en va sans bruit.

Le lendemain, il n’existe plus ni boutique, ni Horlogère, ni venelle.
Et pour les villageois, cela a toujours été comme ça.